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Marguerite Duras
 
«Depuis toujours, même toute petite, j'ai vu l'apparition de la vie sur terre sous cette forme: un marécage gigantesque et inerte à la surface duquel, tout à coup une bulle d'air vient crever, puante, une seule, puis une autre. En même temps que ces bulles d'air, ces bulles de vie, arrivent à s'extraire du fond, la lumière se modifie, les humidités s'écartent et la lumière arrive à la surface des eaux. Les eaux de la Genèse, pour moi, c'était ça, lourdes, pesantes comme un acier liquide, mais troubles, sous le brouillard, privées de lumière. Le premier bruit: l'éclatement de la bulle, répercuté à «l'infini». Dieu était totalement absent de mon paysage premier. Et pourtant, je lisais la Genèse, je lisais aussi ce mot «Dieu», mais comme un autre: l'esprit de dieu, pour moi, était le contenu nauséabond des bulles crevées. Mais ces premières exhalaisons n'étaient pas provoquées de l'extérieur par le décret d'un dieu. La lumière aussi bien, je la voyais indépendante du tout, venue d'un ailleurs, d'un inconnu matérialiste, d'un avant-quoi innocenté. Dans ce polythéisme de l'enfance, dieu avait une place précise: il était l'air contenu dans la bulle. Mais il n'avait pas fabriqué la bulle. Ni la lumière. Ni les eaux. Ni moi.(...)
Lorsque Lol V. Stein remue dans le ventre de Dieu, elle revient dans le marécage matériel, mais pas vers le dieu créateur, vers le marécage où il était, comme le reste, englouti.»
Marguerite Duras, Les Parleuses
 
« Comment ne pas revenir ? Il faut se perdre. Je ne sais pas. Tu apprendras. Je voudrais une indication pour me perdre. Il faut être sans arrière-pensée, se disposer à ne plus connaître rien de ce qu'on connaît, diriger ses pas vers le point d'horizon le plus hostile, sorte de vaste étendue de marécages que mille talus traversent en tout sens on ne voit pas pourquoi. »
Marguerite Duras, Le Vice-Consul
 
« Il y a une folie d'écrire qui est en soi-même, une folie d'écrire furieuse mais ce n'est pas pour cela qu'on est dans la folie. Au contraire.
L'écriture c'est l'inconnu. Avant d'écrire on ne sait rien de ce qu'on va écrire. Et en toute lucidité.
C'est l'inconnu de soi, de sa tête, de son corps. Ce n'est pas une réflexion, écrire, c'est une sorte de faculté qu'on a à côté de sa personne, parallèlement à elle-même, d'une autre personne, qui apparaît et qui avance, invisible, douée de pensée, de colère, et qui quelquefois, de son propre fait est en danger d'en perdre la vie.
Si on savait quelque chose de ce qu'on va écrire, avant de le faire, avant d'écrire, on n'écrirait jamais. Ce ne serait pas la peine.
Ecrire c'est tenter de savoir ce qu'on écrirait si on écrivait – on ne le sait qu'après – avant, c'est la question la plus dangereuse que l'on puisse se poser. Mais c'est la plus courante aussi.
L'écrit ça arrive comme le vent, c'est nu, c'est de l'encre, c'est l'écrit, et ça passe comme rien d'autre ne passe dans la vie, rien de plus, sauf elle, la vie. »
Marguerite Duras, Écrire
 
« G.D.(Gaieté) :
Alors, vous disiez... que c'était... un camion... au bord de la mer ? …
M.D. (Gaieté)
Oui, c'est ça... une brume légère, partout... répandue...
G.D. :
Oui … des terres... la route... elle traverse un plateau nu et le camion passe... hein ?
M.D :
C'est ça.
G.D. :
C'est ça, c'est ça... il traverse le tout... la mer, on l'entend... le bruit de la mer... loin... forte...
M.D. :
… Terrible... oui … terrible... le vent... personne ne peut résister au vent...
Silence. Joie de voir.
G.D. :
Qu'est-ce qu'elle dit, la femme qui est montée ?
M.D. :
Elle dit : Que le monde aille à sa perte, c'est la seule politique.
G.D. et M.D.(ensemble) : Que-le-monde-aille-à-sa-perte-c'est-la-seule-politique...
Silence.
C'est ça...
 
SUITE D'IMMEUBLES IDENTIQUES RECENTS, Z.A.C. à Plaisir (Yvelines). Blancs. Uniformes. Balcons triangulaires. Au loin, la colline de déblaiement de la Z.I. Passage clouté. On s'arrête : Rien. Tournant. Puis route droite. Rien.
Musique.
 
Voix off G.D.
Elle dit quoi encore, la dame ?
 
Voix off M.D. :
Elle dit : tout est dans tout.
Partout.
Tout le temps.
En même temps.
Silence.
 
Fin du travelling. Arrêt passage clouté.
 
Voix off M.D. :
Partout.
Tout le temps.
En même temps.
C'est là devant nous sur l'écran.
C'est ce que je crois, moi.
Il demande :
Quel écran ?
Elle dit :
Là, devant nous :
La route. »
Marguerite Duras, Le Camion.
 
 

 
Gilles Deleuze
 
« La parole s'élève dans l'air, la parole s'élève dans l'air en même temps que la terre qu'on voit, elle s'enfonce de plus en plus, ou plutôt en même temps que ce dont cette parole qui s'élève dans l'air nous parlait, cela dont elle nous parlait s'enfonce sous la terre.
Qu'est-ce que c'est que ça? Si il n'y a que le cinéma qui puisse faire ça. Je ne dis pas qu'il doive le faire, hein, qu'il l'ait fait deux ou trois fois, je peux dire simplement, c'étaient de grands cinéastes qui ont eu cette idée. Il ne s'agit pas de dire c'est cela qu'il faut faire ou pas faire, hein. Il faut avoir des idées, quelles qu'elles soient. Ah, ça c'est une idée cinématographique, je dis que c'est prodigieux, parce que ça assure au niveau du cinéma une véritable transformation des éléments. Un cycle des grands éléments qui fait que, du coup, le cinéma fait un grand écho avec, je ne sais pas, avec une physique qualitative des éléments. Ca fait une espèce de transformation, l'air, la terre et l'eau le feu, parce qu'il faudrait ajouter, j'ai, on n'a pas le temps, évidemment, on découvrirait le rôle des deux autres éléments, une grande circulation des éléments dans le cinéma. Une grande circulation des éléments dans le cinéma. Dans tout ce que je dis, en plus, ça ne supprime pas une histoire, hein, l'histoire est toujours là, mais ce qui nous intéresse, c'est pourquoi l'histoire est-elle tellement intéressante? Sinon pourquoi il y a tout ça derrière et avec. C'est tout à fait ce cycle, tel que je viens de le définir si rapidement, la voix s'élève en même temps que ce dont parle la voix s'enfonce sous la terre, vous avez reconnu la plupart des films de Straub, et c'est le grand cycle des éléments chez les Straub. Ce qu'on voit, c'est uniquement la terre déserte, mais cette terre déserte, elle est comme lourde de ce qu'il y a en dessous, et vous me direz " mais ce qu'il y a en dessous, qu'est-ce qu'on en sait?" Ben, c'est justement ce dont la voix nous parle. et c'est comme si la terre, là, se gondolait de ce que la voix nous dit, et qui vient prendre place sous la terre, à son heure et en son lieu. Et si la terre et si la voix nous parle de cadavres, c'est toute la lignée des cadavres qui vient prendre place sous la terre, si bien qu'à ce moment là, le moindre frémissement de vent sur la terre déserte, sur l'espace vide que vous avez sous les yeux, le moindre creux dans cette terre, tout cela prend sens. »
Gilles Deleuze, Qu'est-ce que l'acte de création ?
 
« L'Ouvert est bien connu comme une notion poétique chère à Rilke. Mais c'est aussi une notion philosophique de Bergson. Ce qui est important, c'est la distinction des ensembles et du tout. Si on les confond, le tout perd tout sens, et l'on tombe dans dans le paradoxe célèbre de l'ensemble de tous les ensembles. Un ensemble peut réunir des éléments très divers : il n'en est pas moins fermé, relativement fermé ou artificiellement clos. Je dis «artificiellement » parce qu'il y a toujours un fil, si mince soit-il, qui unit l'ensemble à un ensemble plus vaste, à l'infini. Mais le tout est d'une autre nature, il est de l'ordre du temps : il traverse tous les ensembles, et c'est lui précisément qui les empêche de réaliser jusqu'au bout leur propre tendance, c'est à dire de se fermer complètement. Bergson ne cessera pas de le dire : le Temps, c'est l'Ouvert, c'est ce qui change et ne cesse de changer de nature à chaque instant. C'est le tout, qui n'est pas un ensemble, mais le passage perpétuel d'un ensemble à un autre, la transformation d'un ensemble dans un autre. »
Gilles Deleuze, Pouparlers.
 
« Un créateur est quelqu'un qui crée ses propres impossibilités, et qui crée du possible en même temps. Comme Mac Enroe, c'est en se cognant la tête qu'on trouvera. Il faut limer le mur parce que, si l'on a pas un ensemble d'impossibilités, on aura pas cette ligne de fuite, cette sortie qui constitue la création, cette puissance du faux qui constitue la vérité. Il faut écrire liquide ou gazeux, justement parce que la perception ou l'opinion ordinaires sont solides, géométriques (…) Non pas du tout quitter la terre. Mais devenir d'autant plus terrestre qu'on invente des lois de liquide et de gaz dont la terre dépend. Le style, alors, a besoin de beaucoup de silence et de travail pour faire un tourbillon sur place, puis s'élancer comme une allumette que les enfants suivent dans l'eau du caniveau. Car certainement ce n'est pas en composant des mots, en combinant des phrases, en utilisant des idées qu'un style se fait. Il faut ouvrir les mots, fendre les choses, pour que se dégagent des vecteurs qui sont ceux de la terre. Tout écrivain, tout créateur est une ombre. »
Gilles Deleuze, Pourparlers.
 

 
Pascal Rambert
 
 
« LA CONTACTÉE, LE PARISIEN À LA FLÈCHE, duo
Le début de l'a. Le début de l'a. Le début de l'amour
The begining of. the begining of. The begining of love
Il faudrait l'étirer
Vers le haut vers le bas
L'agrandir
L'étaler
Emballer dedans toutes les choses
Le début de l'a.le début de l'a. Le début de l'amour
the beginning of, the begining of, the begining of love
Est un baiser glacé brûlant qui fond
Je veux bien reconnaître mes cendres »
Pascal Rambert, Le Début de l'A.
 
«NICOLAS - est-ce que tu crois que la chaleur revient ? est-ce que tu crois que l'on combat à froid ? combat-on ? est-ce que tu combats ? faut-il combattre ? depuis combien de temps combats-tu ? as-tu cessé de combattre ? pourquoi as-tu cessé de combattre ? as-tu jamais voulu combattre? t'es-tu résigné ? te résignes-tu ? nous sommes-nous résignés ? sommes-nous morts de froid ? veux-tu de ma chaleur ? m'aimeras-tu ? serais-je ton préféré ? n'aimeras-tu que moi ? pourquoi n'écris-tu pas comme avant ? pourquoi n'écris-tu plus de belles histoires ? pourquoi ton théâtre est-il si froid ? as-tu froid toi-même? fait-il si froid ? combattons-nous le froid ? va-t-on périr ? sommes-nous ? sommes-nous en train ? combien de temps cela va-t-il durer ? pourquoi tu n'écris pas des histoires d'amour comme avant? qu'as-tu vu? qu'as-tu compris ? qu'as-tu vu de si effrayant ? »
Pascal Rambert, Paradis (un temps à déplier)
 
« GREG - quand tu fais un spectacle tu t'y prends comment ? est-ce que tu veux ? ou est-ce que tu veux pas ? est-ce involontaire ? ou es-tu volontaire ? fais-tu taire ta volonté ? qu'est-ce qui est mieux ? la volonté ou pas la volonté ? est-ce que tu crois qu'on veut ? faut-il vouloir ? crois-tu qu'il faut vouloir ? crois-tu qu'il faille ? crois-tu qu'il faut vouloir faire des spectacles ? des spectacles ? des spectacles ? qui parle de spectacles ? est-ce que tu crois que nous voulons quand nous voulons ? as-tu toujours voulu faire ce genre de travail ? veux-tu ? voulons-nous ? comment voulons-nous ? est-ce que tu crois que nous voulons ? aurons-nous voulu ? avons-nous voulu voir ça ? que voulions-nous voir ? que voyons nous ? qu'est ce que tu crois que nous voyons quand nous voyons ? qu'est ce que tu crois que nous aimons quand nous aimons ? un spectacle ? un spectacle ? où voulons-nous quand nous voulons ? voulons-nous ? voyons-nous ? voulons-nous vouloir ? faut-il vouloir ? qu'est-ce qu'on voit ? est-ce que tu me regardes ? faudrait-il ? veux-tu ? vois-tu ? cette place est-ce que tu crois que tu la mérites ? que vois-tu ? cette place quelle place ? du mérite ? du mérite ? qui parle de mérite ? la voulais-tu ? peut-on t'en vouloir ? veux-tu ? et pour celui là tu t'y es pris comment ? as-tu attendu ? as-tu retardé ? retardes-tu ? attends-tu assez ? tends-tu ? ne tends-tu pas trop ? attends-tu trop ? dans quel sens c'est dans quel sens ON EST DANS QUEL SENS ? »
Pascal Rambert, Paradis (un temps à déplier)
 
« VIRGINIE – insert texte, c'est surtout rester blanc sans inflexion au début et surtout à la fin des phrases d'abord tu vides tout de la phrase tu la vides tu la vides tu la vides comme un poulet tu la rends blanche ta phrase tu la tiens entre le pouce et l'index et tu tires par devant comme si tu voulais faire sortir où se tient il paraît l'émotion et tu laisses tout couler et tu blanchis tu blanchis alors au début évidemment ça fait drôle aux oreilles et au bout d'un moment si tu vides tes oreilles toi aussi si toi aussi tu les vides tes oreilles mon poulet tu commences à voir et surtout à entendre ce que tu dis comme tu l'as jamais entendu mais c'est comme tout il faut un peu de temps mais après ce temps c'est comme la bicyclette »
Pascal Rambert, Paradis (un temps à déplier)
 
 

 
Falk Richter
 
« ANDY - Le sociologue américain Richard Sennett attribue à notre mode de vie le qualificatif de « fascisme soft ». Selon lui, l'Amérique est à l'ère du « fascisme soft ». Qu'est-ce que veut dire « fascisme soft » ?
RON - Vous n'avez qu'à demander à votre sociologue, je n'ai aucune idée de ce que cela peut bien vouloir dire.
ANDY - « Fascisme soft ? » Est-ce que cela veut dire qu'à partir de maintenant nous vivons en permanence dans une peur diffuse qui nous amène à accepter tout ce que le gouvernement ordonne ? Est-ce que cela veut dire que nous torturons les gens, mais que nous le faisons pour une bonne cause ? Est-ce que cela veut dire tout simplement que nous n'avons pas de télévision critique envers le gouvernement parce que ce serait anti-patriotique, que nous n'avons pas besoin d’informations parce que nous devons AVOIR CONFIANCE en notre gouvernement, de même que le président A CONFIANCE dans le fait que Jésus-Christ va lui montrer le chemin pour faire ce qui est juste pour son pays ? »
Falk Richter, Hotel Palestine, traduction Anne Monfort.
 
« ANDY - Der amerikanische Soziologe Richard Sennett findet für unsere Art zu leben den Terminus des « sanften Faschismus ». Amerika befinde sich im Zeitalter des « sanften Faschismus ». Was könnte denn das bedeuten : « sanfter Faschismus » ?
RON - Das müssen Sie dann wohl Ihren Soziologen da fragen, ich habe keine Ahnung, was das heissen soll.
ANDY - « Sanfter Faschismus ? » Heisst das, wir leben ab jezt in einer diffusen Angst, die uns dazu bringt, alles zu akzeptieren, was die Regierung anordnet ? Heisst das, wir foltern Menschen, aber wir tun es für eine gute Sache ? Heisst das einfach, wir brauchen kein regierungskritisches Fernsehen, weil das unpatriotisch wäre, wir brauchern keine Informationen, weil wir VERTRAUEN haben müssen in unsere Regierung, so wie der Präsident VERTRAUEN darin hat, dass Jesus Christus ihm den Weg weisen wird, das Richtige für sein Land zu tun ? »
Falk Richter, Hotel Palestine
 
« Jean Personne – Délire. Parfois je suis ailleurs pendant des heures, juste ailleurs, je ne sais pas où, dans l'entreprise, à une réunion, je rentre à la maison et je me cache derrière le radiateur ou je me couche par terre à côté du lit, je continue à lire tous les dossies, la plupart du temps je me lève à l'heure, je prends le métro ou le taxi, je n'arrive plus à trouver ma voiture, elle est quelque part, quelque part sans moi, je ne sais plus où elle est, elle circule sans moi, se cherche une place sans moi, roule et roule sans s'arrêter, je ne regarde plus personne dans les yeux, j'effleure tout du regard, je suis assis là à travailler et je pense :
Ce n'est pas ma vie, ça, mais je la vis tout de même, je vis ça ici pour vous, pour que vous alliez tous mieux et l'autre vie que je ne peux pas vivre parce que je n'ai pas le temps et que je manque toujours la piste d'atterrissage, je la vis autrement, à un autre endroit, en moi, maintenant, en même temps, en pensée, quelque chose, quoi que ce soit,
vit quelque part sans moi, se trouve quelque part sans moi et vivote sans que je ne l'aie jamais rencontré, ça me passe à côté et me regarde avec une expression de peur panique parce que ça fonce sur une grande surface de glace, ça se crashe dans une forêt et ça prend feu, ça s'effondre comme un de ces putains de fonds d'actions de ce salaud de Tom, qui m'a fait perdre tout mon argent.
Qu'est -ce que j'ai fait ces dernières années ? »
Falk Richter, Sous la glace, traduction Anne Monfort.
 
« Paul Niemand – Delirium. Manchmal bin ich stundenlang weg, einfach weg, ich weiss nicht wo, in der Firma, beim Meeting, ich komme nach Hause und verstecke mich hinter der Heitzung oder lege mich neben das Bett auf den Boden, ich lese noch immer die Unterlagen ich stehe meistens pünktlich auf, ich nehme die Bahn oder das Taxi, mein Auto kann ich nicht mehr finden, das seht da irgendwo ohne mich, ich weiss nicht, wo das ist, das fährt herum, ohne mich sucht jetzt einen Parkplatz ohne mich, fährt und fährt und kommt nicht zur Ruhe, ich schaue niemanden mehr direkt an, ich schaue flüchtig an allem vorbei, ich sitze hier, arbeite und denke :
Das ist nicht mein Leben hier, aber ich lebe es trotzdem, ich lebe das hier für euch, damit es euch allen besser geht
und das andere Leben, das ich jetzt nicht leben kann, weil ich keine Zeit habe und dauernd die Landebahn verfehle, das lebe ich dann irgendwann anders, irgendwo anders, in mir, jetzt, gleichzeitig, in Gedanken, in Gedanken, irgendwas, was auch immer,
das lebt irgendwo ohne mich, irgendwo liegt das ohne mich und lebt so vor sich hin, ohne dass ich ihm je begegnet bin, das fliegt an mir vorbei und schaut mich panisch an, weil es auf eine grosse Eisfläche zurast, das crasht in irgendeinen Wald Scheissaktienfonds von dem Schwein Tom, bei dem ich all mein Geld verloren habe.
Was habe ich denn die letzten Jahre gemacht ? »
Falk Richter, Sous la glace
 
S : j’aimerais bien
qu’on soit proches
B : mais on est proches
S : je veux dire d’accord
on est proches
mais je veux dire
mon dieu
je veux dire
proches proches
vraiment proches
proches autrement
oui on est proches
mais
pas proches
B : mais on est proches
S : oui je sais
mais je veux dire
je ne sais pas
je veux dire
quelque chose d’autre
proches autrement
autrement merde
B : tu veux dire qu’on devrait coucher ensemble ?
S : non
je ne sais pas
B : mais ça, c’est déjà fait
je veux dire
je ne comprends pas ce que tu veux dire
proches proches
qu’est-ce que tu entends par « proches » ?
S : hé bien, « proches », justement
B : « proches » comment ?
S : proches
B : proches
S : proches
B : proches ?
S : oui, mais proches autrement, proches, justement, pas « proches », mais proches
B : pour moi c’est trop abstrait
S : proches
B : « proche » - désolée, pour moi c’est trop abstrait
S : c’est abstrait ?
B : oui, c’est abstrait
S : proche, c’est abstrait ?
B : ben, c’est abstrait, oui
JH : qu’est-ce qui est « abstrait » ?
B : ben, abstrait, justement
JH : comment, abstrait ?
B : ben, abstrait
S : proche, abstrait
B : être proches ?
S : proches
B : pour moi c’est trop abstrait
S : être proches ? c’est abstrait ?
B : ben oui, cette façon d’être proches
S : laquelle ?
JH : mais explique concrètement
B : mais elle n’y arrive pas
JH : mais explique simplement, concrètement
B : mais elle n’y arrive pas
S : proches
proches
proches
B : c’est complètement abstrait
S : bon
B: d’accord
S : je t’aime
B : mais c’est complètement abstrait
S : j’aimerais tellement être
proche de toi
B : oui
S : proche
B : oui, proche
S hurle. Silence
quoi ?
S : sais pas
B : quoi ?
S : sais pas
B fait un geste : tu veux dire, ça ?
S : sais pas
B : c’est ce que je dis, c’est complètement abstrait
S : proche
B : hmm.
Falk Richter, Nothing Hurts - Proches. Traduction Anne Monfort
 
 
S: ich würde gern
dass wir uns nahe sind
B: aber wir sind uns doch nah
S: ich meine ja
ja wir sind uns nah
aber ich meine
o gott
ich meine
nah nah
echt nah
anders nah
ja wir sind uns nah
aber nicht nah
B: wir sind uns doch nah
S: ja ich weiss
aber ich meine
ich weiss nicht
ich meine
was anders
anders nah
anders eben mein gott
B: meinst du, dass wir miteinander schlafen sollen ?
S: nein
weiss nicht
B: das haben wir doch auch schon gemacht
ich meine
ich weiss nicht, was du meinst
nah nah
was meinst du damit « nah » ?
S: na « nah »eben
B: wie « nah » ?
S: nah
B: nah 
S: nah
B: nah ?
S : ja, aber anders nah, eben nah, nicht « nah », sondern nah
B: das ist mir zu abstrakt
S: abstrakt ?
B: abstrakt, ja
S: nah ist abstrakt ?
B: na abstrakt ja
J: was ist « abstrakt » ?
B: na, mein gott, abstrakt eben
J: ja, wie abstrakt ?
B: na, abstrakt
S: nah, abstrakt
B: nah sein ?
S: nah
B: das ist mir zu abstrakt
S: nah sein ? Abstrakt ?
B: na ja diese Art von Nahsein
S: welche ?
J: machs doch konkret
B: kann sie ja nicht
J: machs doch einfach konkret
B: kann sie doch nicht
S: nah
nah
nah
B: das ist völlig abstrakt
S: gut
B: ja
S: ich liebe dich
B: ist doch völlig abstrakt
S : ich wäre dich so gern
nah
B: ja
S : nah
B: ja, nah
S schreit laut.Stille.
Was ?
S: weiss nicht
B: was ?
S: weiss nicht
B: sag ich ja, völlig abstrakt
S: nah
B: hm.
Falk Richter, Nothing Hurts - Nah
 
 

 
Howard Barker
 
They brought a woman from the street  
And made her sit in the stalls  
By threats  
By bribes  
By flattery  
Obliging her to share a little of her life with actors  
 
But I don't understand art  
 
Sit still, they said  
But I don't want to see sad things  
 
Sit still, they said  
 
And she listened to everything  
Understanding some things  
But not others  
Laughing rarely, and always without knowing why  
Sometimes suffering disgust  
Sometimes thoroughly amazed  
And in the light again, said  
 
If that's art I think it is hard work  
It was beyond me  
So much beyond my actual life  
But something troubled her  
Something gnawed her peace  
And she came a second time, armoured with friends  
 
Sit still, she said  
 
And again, she listened to everything  
This time understanding different things  
This time untroubled that some things  
Could not be understood  
Laughing rarely but now without shame  
Sometimes suffering disgust  
Sometimes thoroughly amazed  
And in the light again said  
 
This is art, it is hard work  
 
And one friend said, too hard for me  
And the other said, if you will  
I will come again  
 
Because I found it hard I felt honoured 
Howard Barker, First Prologue to The Bite of The Night 
 
Ils amenèrent une femme de la rue
Et la firent asseoir au parterre
A coups de menaces
A coups de pots-de-vin
A coups de flatteries
L'obligèrent à partager un peu de sa vie avec des acteurs
 
Mais l'art je n'y comprends rien
 
Restez assise, dirent-ils
 
Mais je ne veux pas voir des choses tristes
 
Restez assise, dirent-ils
 
Et elle écouta tout
Comprenant certaines choses
Mais d'autres pas
Riant rarement, et toujours sans savoir pourquoi
Par moments éprouvant du dégoût
Par moments complètement médusée
Et dans la lumière à nouveau dit
 
Si l'art c'est ça je trouve que ça n'est pas facile
ça me dépassait
ça dépassait tellement ma vie réelle
Mais quelque chose la troublait
Quelque chose rongeait sa tranquillité d'esprit
Et elle vint une seconde fois, avec des amis en renfort
 
Restez assis, dit-elle
 
Et à nouveau, elle écouta tout
Cette fois comprenant d'autres choses
Cette fois acceptant que certaines choses
Ne puissent être comprises
Riant rarement mais maintenant sans honte
Par moment éprouvant du dégoût
Par moments complètement médusée
Et dans la lumière à nouveau dit
 
C'est de l'art c'est pas facile
 
Et un ami dit, trop dur pour moi
Et l'autre dit si tu reviens
Je reviens
 
Parce que j'ai trouvé ça dur je me suis senti honoré
Howard Barker, Premier Prologue de La Morsure de la nuit. Traduction Ivan Bertoux.
 
 
Un atelier à Venise. Croquis d'un homme nu.
GALACTIA – Les morts flottent le cul à l'air. Par haine des vivants, ils leur montrent leurs fesses. Je sais cela de source sûre. Pendant ce temps leur visage scrute le fond de la mer où reposeront leurs os. Après la bataille, les vagues étaient grumelées de culs d'hommes, de culs réprobateurs dansant sur les lames déferlantes, bancs de fesses coagulées, douleur muette dans les petites criques de l'aube. Ce sur quoi on s'assied a une personnalité. Ton cul à toi me dit : « gentillesse mais manque d'intégrité ». Je crois que tu ne quitteras jamais ta femme.
CARPETA – Si, je quitterai ma femme. J'ai toutes les intentions du monde de quitter ma...
GALACTIA – Non, tu ne la quitteras jamais. J'y ai cru jusqu'à ce que je commence ce dessin, mais je le vois maintenant, ton cul est éloquent à ce sujet, c'est un cul qui ne veut pas bouger...
CARPETA – Je t'en veux, Galactia...
GALACTIA – Tu m'en veux...
CARPETA – Oui, je t'en veux et je...
GALACTIA – La rancoeur est une émotion si pitoyable ! D'ailleurs ce n'est même pas une émotion, ce n'est qu'un petit pincement d'amour propre. Pourquoi en vouloir aux gens alors qu'on peut les haïr ?
Ne bouge pas !
CARPETA – Tu es la femme la plus impitoyable, la plus égoïste que j'ai eu le malheur de fréquenter. Tu es arrogante, vaniteuse, et tu n'es même pas jolie, c'est l'inverse d'ailleurs et pourtant...
GALACTIA – Tu bouges...
CARPETA – Je bouge et alors ? J'ai ma…
GALACTIA – Tu gâches le dessin...
CARPETA – J'ai ma fierté comme toi, et je n'ai pas l'intention de rester allongé comme ça à subir tes attaques, tu me voles toute mon énergie, tu m'épuises et mon travail va à …
Howard Barker, Tableau d'une exécution. Traduction Jean-Michel Déprats
 
 
The HEADLESS WOMAN speaks
MACEDONIA : I am all the Ann Franks
(Pause)
The Ann Franks me
(Pause)
The ditches full of
(Pause)
The pits of
(Pause)
Composers
Violinists
Physicists
(Pause)
I am all the Ann Franks
(Pause)
The Ann Franks me
(The industrial sound. The dog stream from the kennels baying. TOONEHLIUS is drawn downstage yelling.)
Howard Barker, Found in the Ground
 
TOONELHIUS : I have been
Most of my life
A magistrate
A prosecutor
And on thirty eight occasions passed sentence of death
A punishment
Quite inadequate
Oh
So inadequate
A MERE SYMBOL OF OUR COLLECTIVE
RAGE
Quite long ago
Quite long
In 1948
Oh what a
What a year
And of these very few opted to lie
They might have
But they did not lie
Whereas people like you
He ceases. The HEADLESS WOMAN proceeds to urinate on the ground. (...)
The ground
The washing of the ground
Howard Barker, Found in the ground
 
 
LOBE : The fucking of others
(Pause)
The fucking of others
(Pause)
To know the fucking of others is to cease to fuck
(The nurses all laugh)
YES
YES
THEIR GROINS
THEIR STENCH
(He mimics a dissenting voice) We all have groins
We all stink
THEIR ENGINE HIPS
THEIR OW THAT HURT
We all go ow
(The nurses are becoming hysterical)
THAT'S NOT THE POINT
THAT'S NOT THE POINT
(They shake)
Their vile and sordid shut-eyed shoot
Their vests
Their voluminous and unwashed underwear
THEIR SOCKS
THEIR SOCKS
AND WORDS FROM AMERICA THEY THINK ARE FILTHY
(He starts to laugh himself)
What
Do
They
Know
Of
Filth ?
(He chokes. He grabs a handkerchief, white, from a pocket)
Sh
Sh
(They are all consumed in laughter... they recover)
The ranking of men derives not from the disdain of common activities but from the discernment with which these common activities are adressed
(Pause)
Appetite is common but desire
Desire is placed by an angel on an infant's lips
Howard Barker, Found in the ground
 
 


Yann Kerninon
 
« Dès notre plus jeune âge, nous apprenons à avoir l'air de ce que nous ne sommes pas.
Tout le monde est soumis à ces contraintes là. Mais le propre du bourgeois est de s'y soumettre totalement. Seul le bourgeois renonce à ce point là et fait ce qu'il faut faire, tout le temps – fût-ce n'importe quoi, fût-ce le contraire exact de tout ce qu'il désire, jusqu'à en oublier ce qu'il désire vraiment.
L'attitude non bourgeoise est donc une résistance. Elle suppose de lutter et de persévérer dans son être propre, fût-ce au risque de la désaffection des autres. Etre digne de son enfance et y travailler, c'est négocier sans cesse avec la réalité sans jamais s'y soumettre, c'est trouver les issues, les marges, les dégagements où nous serons capables, à nouveau, d'être nus et aussi pleinement nous-même que possible – comme le sont les enfants. »
Yann Kerninon, Tentative d'assassinat du bourgeois qui est en moi
 
« Etre complexe, rester pleinement homme, c'est avoir tous les âges, c'est n'avoir aucun âge. Vieillard dès l'enfance, enfant jusqu'à la mort, toujours-jamais adulte. Etre tout à la fois, être tous à la fois et avoir comme seul âge, zéro et deux mille ans en même temps. »
Yann Kerninon, Moyens d'accès au Monde – Manuel de survie pour les temps désertiques
 
« Le monde resplendissait, éclosait pour moi seul, tendu et rayonnant. Mon corps devenait le monde, le monde devenait mon corps. Moyen d'accès au monde. Expérience poétique/masochiste au cœur même du réel. Expérience poétique : mon corps, le monde, l'esprit.
Les artistes, les poètes bicyclistes, les maso libertaires de tout poil, les élèves soutenus par leurs maîtres font toujours l'expérience de ces belles tensions. Pas à pas ils pénètrent dans un monde bouillonnant où tout est authentique, fulgurant et unique. Ni souffrance stérile, ni plaisir ennuyeux, ils naviguent entre souffrance et plaisir et ainsi accroissent leur tension, leur intensité, leur puissance et conduisent comme ils veulent leur destin. »
Yann Kerninon, Moyens d'accès au Monde – Manuel de survie pour les temps désertiques